Verbe sacré 2014 : Requiem pour Samuel

11 septembre 2014 - 13 septembre 2014

 

  • Site historique de l'ancienne abbaye - Landévennec 

 

Beckett « n’a jamais compris pourquoi Dieu permettait que des gens honnêtes et inoffensifs souffrent autant ». De la voix de quatre comparses, un étonnant rituel s’accomplit sur les ruines du temple !

De sa parole actuelle, Verbe Sacré interpelle. « L’œuvre d’Antoine Juliens n’a de cesse de faire retentir des appels et cris légitimes, véritables épreuves permettant de passer de l’obscur à la Lumière. » R. Lars, Maire de Landévennec

UN REQUIEM POUR SAMUEL

• Une métaphore du quotidien

Et si avec Mahood, Ormiach, Abbie et aussi Yotam s’écrivait une parabole de l’Attente ? Sitôt que sera la dixième heure…

Deux, non, quatre errants attendent pour l’éternité cet autre, l’inconnu qui n’arrive pas tandis que la vie se déroule et broie de son quotidien, qui semble inextricable. Or cet autre n’est autre que celui qui pourrait être ou devenir le coudoyé de tous les jours, aux portes de chez nous ou d’ailleurs. Un autre qui pourrait être nous, mais aussi ces démunis, ces humbles décramponnés qui passent leur temps à rêver, à attendre… Attendre quoi, attendre qui ? 

Et qui donc leur donnera réponse ?!

Tandis que ces personnages hèlent à l’infini, les vents inextricables soufflent, des tempêtes humaines continuent de balloter en tous sens les plus fragiles, de plonger en belligérances multiples, recroquevillant les uns, abandonnant les autres dans une indigence qui perdure vers un sans fin, procurant à la vie ce goût de jour âpre, tellement absurde… que cela en devient drôle… si ?!

Absurde ! Oui, le mot est dit, parce qu’il touche à l’incompréhension, à la non écoute et précipite dans un non réel, dans une normalité qui ne semble plus avoir de réalité, de repères constructeurs, rendre sens à l’existence ! On est entré dans le non-dit du dérisoire, dans le non-sens de l’être. Alors, on attend !

Requiem pour Samuel est une fable pour quatre comparses, qui invite chacun à entrer en attente, à passer sur ce bout de sol qui pourrait être posé à l’angle d’une rue, à l’entrebâillement d’une gare ou encore au porche d’une abbaye, en quelque lieu où les visiteurs passent et repassent… sans voir, sans vouloir détourner le regard… car le temps presse, car ce temps est si comptabilisé qu’il en devient absurde… Et si ?…  

Si un instant… on oubliait l’inhumanité et la violence pour attendre que le temps parle et dise à ceux qui sont à l’écart qu’ils ont raison d’attendre et de croire ou sembler croire à quelque chose qui pourtant ne vient pas, ne veut pas venir, mais qui pourrait aussi peut-être venir… et qui se nommerait… par exemple « Amour » ?

• Eux, les témoins du dedans et du dehors

Beckett et Jean, Jean l’apôtre, dit l’évangéliste, et Samuel le poète, réunis pour une tragi-comédie du sensible. Est-il pensable ce rendez-vous entre deux, un « fondé de désespoir » et un « aimant de Dieu » ? Pari heureux qui me parait répondre à l’interrogation du jour en toute son étendue… Absurde, oui certainement, comme ce langage qui ne cesse de finir ou plutôt de commencer, de partir pour mieux revenir. Que d’appels, que de cris, que de messages d’amour glissent de l’un à l’autre de ces comparses du verbe… Verbe… Mais viendra-t-il parmi eux, quand eux-mêmes ne le reconnaitront pas ?

Absurde de ne pas croire qu’il passera… un jour ! Absurde aussi de ne pas attendre… au cas où ! Et absurde encore de ne pas savoir attendre. 

Et pourtant, de ce voyage immobile où Ormiach et Mahood rêvent mais ne bougent pas, ne peuvent bouger car si coincés dans les éléments de la vie, parait se tisser un évangile nouveau greffé sur leurs paroles, nées de celui qui dit un jour que rien n’est sans l’amour… Alors se trame en ce Requiem pour Samuel un chemin insolite qui porte témoignage de Jean, l’aimé. 

Par l’amour que celui-ci porte à son ami-frère, poussé dans la mort et que l’apôtre suivra jusqu’au pied de la croix, s’établit un hommage à Samuel, poète et prophète de l’aujourd’hui. Celui-ci a entendu les appels ininterrompus de ceux qui perdent pied, et dont les cris demeurent sans réponse. Beckett, l’horloger de l’âme, sensible aux grands peintres, demeurait muet devant la Vie Lactée du Tintoret. 

Un personnage de ses romans, nommé « Watt » apparait ensanglanté, soulevant la comparaison avec le Christ du Couronnement d’épines de Jérôme Bosch… Oui, Samuel a entendu et partagé les appels d’un Jean qui porte les stigmates de ceux que l’on croise journellement au détour d’une rue, d’une place, d’un champ et que l’on ne reconnait pas, que l’on refuse de voir quand il passe. Amour… absurde, direz-nous ! Mais sommes-nous donc aveugles pour ne pas voir ?

C’est cette question qui m’interpelle en cette nouvelle mise en scène posée sur un coin de terre, au Bout du Monde… Qui entendra, qui sera capable d’oublier le trop haut pour vivre l’en bas et être un instant avec celui qui souffre et rit et pleure ? Voilà ce que suggère cet Oratorio théâtral, un cri inédit porté par les Voix de deux lumières que je trouve si proches et si aimantes de l’humain-Humain.

• Une « Passion selon Beckett »

Requiem pour Samuel a désir de chanter l’homme en ses aspérités nues. Un ballet de quatre âmes se forge au gré de l’attente et qui, aux sources du langage de l’Absurde, a désir simple mais vivant de nous révéler en secret, de dévoiler que chacun d’entre nous peut être un jour en état d’attente, tout au haut d’une montagne, dans une chambre sans lumière, ou au pied de la dernière vague… Bref, au sortir de l’orage terrible qui saisira celui que le hasard de la vie presse sur le chemin du déraisonnable, quelque rai d’un soleil pourrait faire sonner un signe qui se nommerait espérance. 

Ah, si cet absurde réussissait, par cet Oratorio des verbes johannique et beckettien amalgamés, à apaiser quelque songe dévastateur de ce que l’homme subit. 

Jean et Samuel réunis pour tendre la main au Rêve ! Absurde, me direz-vous… Alors laissez Ormiach verser d’amères et abondantes larmes si vous ne croyez pas, si vous n’attendez pas un jour quelque part, en quelque lieu connu de vous seul, l’éclair donnant ouverture au passage ! Il vous restera alors à compter, comme Abbie, les marches de l’escalier dont le nombre varie selon que l’on est aveugle ou non, que l’on sait ou non compter, et vous verrez, vous sentirez que ces quelques humbles marches y donnent accès… sitôt que la vue sera rendue.

Que d’une quadrature, composée de nos quatre personnages, le coléreux, le môsieur, le fils aveugle et le fou, se trace le mouvement circulaire d’un monde porté par deux Astres, dont l’un est le questionneur troué de doutes, et l’autre un amant éperdu de l’Amour. Au terme, Jean et Samuel nous convient à la patience éternelle qui, c’est sûr, répondra un jour, si toutefois nous savons attendre… 

Au fait, ne voulaient-ils, à eux deux ensemble un jour, donner une leçon à l’humanité entière ? Absurde… absurde, je dis ! Qui oserait se perdre dans le dédale du temps pour écouter ?

" N’y aurait-il pas une secrète complicité entre le Dieu créateur du judéo-christianisme et les auteurs de théâtre ? " demande Jean-Michel Grimaud, abbé de Landévennec, et poursuivant : " En cette cinquième édition du si bien nommé événement théâtral Verbe Sacré, Antoine Juliens nous introduit plus avant dans cette découverte que, comme le disait Pascal, « l’homme passe l’homme ». Par le jeu de ces voix, où se mêlent attente et présence, un beau message d’espérance, si nécessaire à notre monde contemporain trop souvent oublieux du mystère de l’homme et pourtant en quête de sens à donner à l’existence. "

Illustrations © Antoine Juliens 2013

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